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La presse, le pouvoir et l’argent.

mercredi 20 janvier 2016, par JFA

Un article du Monde Diplomatique [1], une réunion publique à Montpellier organisée par le Club de la Presse [2] , une déclaration du groupe ACRIMED [3] …, le rapport entre la presse, le pouvoir et l’argent fait débat. Ce qui est en jeu est bien entendu la liberté de la presse dont on peut se demander si elle a sa place dans un monde soumis au marché, à la dictature de la sphère marchande. Je mets aussi cela en rapport avec les millions de “Charlie” défilant en janvier dans les rues pour sauver cette liberté devenue sacrée face à quelques terroristes.
Le désir affiché par ces groupes est de “produire une information de qualité soustraite à la loi du marché comme aux pressions du pouvoir, loger numérique et papier à la même enseigne, inventer un mode de financement solide et juste.” L’un des mentors de cette mouvance est Pierre Rimbert, journaliste au Diplo [4]

Le propos : « Un journal, ou un groupe de presse, frappé par la baisse des ventes ou l’amenuisement de ses ressources publicitaires cherche des capitaux ; l’arrivée d’un investisseur s’accompagne d’un plan social et de la réduction des moyens rédactionnels ; le titre redémarre avec une dépendance accrue vis-à-vis du pôle économique. Et la routine reprend, jusqu’à la prochaine crise… »
Avec la montée en puissance du numérique et l’évaporation des ressources publicitaires, il devient difficile d’échapper à l’évidence : le véritable problème se pose non pas à l’échelle d’un titre en particulier mais à l’ensemble de la production d’information ; il ne provient pas d’une sous-capitalisation mais, précisément, des contraintes exercées par la capitalisation elle-même.
Pareille cécité tient à une ambivalence vieille de deux siècles : l’information est pensée comme un bien public, mais produite comme une marchandise. L’Assemblée constituante de 1789 proclame que « la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme » et que « tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement ». Hélas, le législateur, toujours plus à l’aise dans la poésie des idées que dans la prose du quotidien, ne s’est pas donné les moyens de son ambition.
Le droit « universel de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit » s’est mué en un privilège, celui d’une poignée d’industriels suffisamment fortunés pour s’offrir les grands moyens d’information.

Le remède : « Surprise, les outils nécessaires à la mise en place d’un tel système sont sous nos yeux » nous annoncent nos journalistes révolutionnaires :
Le premier outil est de séparer la presse d’information (qui entre dans la catégorie du bien commun) des titres de divertissement.
Le deuxième est de remettre en place le cycle des activités d’impression, de diffusion, de gestion des abonnements, de développement informatique, de production du journal proprement dit. La dispersion de ces services conduit à une impasse.
Il faut donc créer un “Service Commun de Presse” qui procurerait aux journaux (imprimés ou en ligne) les imprimeries, le papier, les messageries qui acheminent les liasses, une partie des kiosques… bref, l’ensemble de la filière. Ce que les économistes appellent un « monopole naturel » !

Les tenants de ce service affirment que « les besoins annuels de financement s’élèvent à 1,9 milliard d’euros, un chiffre à comparer au 1,6 milliard d’aides à la presse, lesquelles seront supprimées. Ce montant correspond à un taux de cotisation information de 0,1 % assis sur la valeur ajoutée et acquitté par toutes les entreprises et administrations. Pour la collectivité, la différence avec le modèle en vigueur représente donc un surcoût de 300 millions d’euros. C’est le prix d’une information libre. »

La question vue sous l’angle de la désargence :
Que d’énergie et d’inventivité devront être dépensées pour “soustraire la presse au marché, au pouvoir politique“ pour inventer un “financement solide et juste”. Rien que pour séparer le bon grain informatif de l’ivraie du divertissement, le débat risque d’être épique. Le journal d’information sur le jeu vidéo en sera emblématique !
Le projet de Service Commun de la Presse, aussi attrayant qu’il soit, ne sortira pas la presse de la sphère marchande et le grand capital risque fort de rentrer par la fenêtre après avoir été mis à la porte. Il est d’ailleurs curieux de voir proposer un projet à ce point opposé à la démarche néolibérale, alors même que celle-ci est portée par un large consensus, et cela avec les même outils puisqu’il n’est question dans ce projet, ni de démanteler le capitalisme, ni de changer de gouvernement, ni de créer un nouveau parti capable d’imposer un tel virage à 180 degré. A l’heure où l’on démantèle la sécurité sociale, les retraites par répartition, les conventions collectives et autres acquis du CNR, réclamer à un gouvernement une action non seulement à contre-courant mais contraire aux traités internationaux et à la majorité des États européens relève de l’utopie la plus pure.
S’il est vrai que le cycle propre à la presse qui va du rédacteur en chef au petit vendeur de journaux, a été délibérément fractionné, on voit mal comment dans un système marchand un quotidien peut éviter de s’appuyer sur des sous-traitants (des fabricants de papier aux grands monopoles de l’Internet en passant par le réparateur de rotatives). Si les journaux devenaient indépendants par le biais d’un service commun, les financiers reviendraient par le biais de ces intermédiaires qui tous ont les moyens d’asphyxier un journal.
Les luttes militantes pour la liberté de la presse, de Desmichels [5] aux “Je-suis-charlie”, sont, tout comme les Constituants de 1789, prises au piège de ”l’arroseur arrosé”. En espérant arroser l’argent de bons sentiments, ils sont eux-mêmes arrosés par cet argent qui les aliènent mieux que les lettres de cachet du bon roi Louis ! On ne peut nier la puissance de l’engagement des défenseurs de cette liberté, que certains ont payé de leur vie, ni la légitimité de leur combat. Rien ne sert alors de descendre à nouveau dans la rue, d’écrire des pamphlets, de crier au scandale, encore moins de s’indigner et de réclamer au voleur de subventionner les volés. Si l’argent est jugé indispensable, incontournable, alors il faut se résoudre à accepter que la liberté de la presse soit un vain mot, une chimère pour rêveurs, un père noël pour enfants sages. Mais « surprise, les outils nécessaires à la mise en place d’un système a-monétaire sont sous nos yeux » !!!
Imaginons que demain, l’argent soit aboli. Sans impératifs financiers, la nécessité de regrou-per un nombre suffisant de lecteurs pour que vive un journal disparaît. Les taxes imposées par l’État, les salaires deviennent inutiles, la publicité n’ayant plus de sens aucune pression commerciale n’est exercée. L’État ayant changé radicalement d’objectif n’a plus aucun intérêt à favoriser l’un par rapport à l’autre. Plus rien n’oblige à publier même si l’on n’a rien à dire, à se limiter à un format prédéterminé si l’actualité est riche. Le temps n’étant plus de l’argent comme disait le proverbe, le journaliste peut enfin approfondir son sujet, l’éditorialiste peut prendre le recul nécessaire à sa réflexion. Le rédacteur en chef du journal n’a d’autre contrainte pour choisir la ligne de son journal que l’intérêt qu’il suscitera auprès de ses lecteurs potentiels. Fini les navets largement financés ou subventionnés, les parutions de qualité qui peinent à boucler leur budget. D’ailleurs, la question de la qualité informative ou culturelle ne se pose même plus : le journal intéresse ou pas, qu’il se rapporte au tricot, à la cuisine familiale, à la science, à la vie de la cité. La notoriété médiatique n’est plus la résultante d’un entregent, de l’appartenance à une élite, de la plus-value qu’elle suscite, mais du talent. Quant aux moyens matériels qu’un journal, aussi bien numérique qu’imprimé, les besoins en papier, encre, machines-outils, seront accessibles ou pas selon l’état de situation qui sera fourni par une banque de données spécialisée. Cette banque permettra, à quiconque ressentirait l’envie d’éditer, de savoir en temps réel ce qui est disponible du plus proche au plus lointain, la renouvelabilité du produit recherché, l’empreinte écologique que cela induit, etc.
Du point de vue du lecteur, plus personne ne reculera devant une revue intéressante pour un vulgaire manque de moyens, plus personne n’hésitera à faire circuler le texte qui lui semble utile. Les abonnements, enfin sans contrepartie, se multiplieront, ce qui facilitera grandement la gestion de la parution… Voilà bien un avenir auquel on puisse adhérer sans réserve, et ne réclamant ni luttes populaires, ni alternatives, ni complexe “Service Commun de Presse” ! Le jour venu, tout le monde se demandera pourquoi il a fallu attendre si longtemps pour y parvenir….


[4https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Rimbert_%28journaliste%29 Auteur du livre “Libération, de Sartre à Rothschild”, Liber 2005, 141p. .

[5Chrysanthe Ovide Desmichels (1793-1866), La liberté de la presse et des journaux. Voir Gallica : http://www.rechercheisidore.fr/search/resource/?uri=ark:/12148/bpt6k6119402q

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