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Les grands de CM2 ne valent pas une bille !!!

dimanche 8 novembre 2015, par JFA

Petit Pierre est rentré cette année à la “grande école” et découvre l’univers de la cour de récréation ou ces géants du CM2 se mêlent aux petits du CP. Les billes qui ont enchanté mes récréations des années cinquante sont redevenues à la mode et petit Pierre découvre toutes les richesses tactiques, techniques autant que ludiques de ce jeu, déjà connu dans l’antiquité grecque et latine. Ces simples petites sphères que l’on pousse devant soi sont un monde à elles seules. Il y en a en terre, en verre, en acier, et certains affirment (les plus riches ou les plus snobs) que l’on en trouve en agate ou en marbre ! Elles ont des tailles différentes que l’on nomme dans l’ordre, “mini, bille, calot, boulet, mammouth, boulard”.

Mais j’apprends par mon informateur, le petit Pierre, qu’il y a des hauts et des bas de gamme dont les prix varient de quelques centimes à plusieurs euros. Arès une recherche sur “mesbilles.com”, je découvre les Pépites, les Chinoises, les Pétroles, les Araignées, les Yeux de licornes, les Perroquets, les Girafes…, chacune ayant une côte que le site internet note d’après un sondage auprès des petits lecteurs. Le monde a évolué depuis le temps où l’on achetait son petit sachet de billes universelles chez la mère Castaldo, l’épicière du quartier. Les billes de l’époque étaient démocratiquement identiques, dans la poche du fils de notaire comme dans celle du fils de prolétaire.

Petit Pierre m’explique également qu’il y a beaucoup de façons différentes de jouer aux billes. Il y a “la ville fortifiée, le pot, la pyramide, le parcours, la poursuite, le plus près, le viaduc”, etc. Décidément, les gosses d’aujourd’hui sont plus imaginatifs que nous ne l’étions. Mais où donc vont-ils chercher tout cela ? Sur leur smartphone bien sûr : le site de l’académie d’Aix-Marseille donne toutes les règles, toutes les variantes, et précise que « Les jeux de billes sont des jeux qui permettent aux enfants de s’amuser calmement dans la cour et de se socialiser au travers de contacts et de respect de règle du jeu et d’autrui. Cet article va proposer quelques règles de jeux de billes. » Certains sites sont plus philosophiques. Celui de l’école élémentaire de Lembach (Bas-Rhin) est digne de figurer dans les anthologies de la pédagogie : « Et n’oubliez pas, la bille est un facteur majeur d’intégration dans les cours de récré ! Elle fédère et crée des liens. Elle suscite parfois des tensions et les enfants en profitent pour apprendre à les gérer. En un mot, la bille est un générateur de liens d’amitié. »

Personnellement, je préfère me fier aux usagers plutôt qu’aux technocrates. Je demande donc à petit Pierre comment cela se passe. Et là, j’apprends que l’on peut jouer “pour de vrai” c’est-à-dire en mettant en jeu ses billes, ou jouer “pour de faux”, sans risquer de perdre son capital billes. Mais il est très mal vu de jouer pour de faux. On n’est plus à la maternelle ! En clair, Pour bénéficier d’un “générateur de lien d’amitié”, pour “s’intégrer” dans la cour et “créer des liens”, il faut un capital-billes qui sera obligatoirement mis en jeu sous peine de passer “pour une bille”. Celui qui “ne touche pas sa bille”, comme par hasard le petit de CP qui n’a encore acquis ni technique, ni vice, ni sens des affaires, se fera plumer par le grand du CM2 qui lui est non seulement rompu à toutes les combines mais capable aussi d’utiliser sa force de frappe pour truquer le combat. Petit Pierre me confirme que dans la jungle élémentaire de l’Education Nationale, il est rare qu’un CP puisse garder son sac de billes plus de deux jours.
Nous voilà rassurés, nous sommes bien dans une société consumériste où les lois du profit créent des inégalités, des exclusions, des hiérarchies. Sans vouloir faire de la sémiologie à la Roland Barthes, les billes supportent et transmettent des images liées à notre culture, et, réciproquement, toute une culture se transmet à nos enfants à travers les billes. Le pire, à en croire petit Pierre, c’est que les billes objets de jeu, sont également l’enjeu du jeu. Qui perd ses billes ne peut plus jouer, n’a plus de moyen de reconnaissance sociale, et se trouve aussi démuni dans ses relations sociales qu’un SDF privé de revenus. C’est donc un drame dont il faut sortir au plus vite en extorquant une bille pour exercer une prédation sur un plus faible ou en demandant un nouveau crédit-billes au FMI parental.

Comment peut-on justifier que des éducateurs puissent laisser s’instaurer un lien aussi intime entre le joueur de billes et son objet, le laisser se mettre en jeu lui-même en même temps que son capital-billes ? Petit Pierre a déjà compris, dès six ans, qu’il lui faut exhiber son adresse en même temps que ses objets de jeu plus ou moins beaux et précieux, et que de cela dépend son statut dans la collectivité. A bout de deux mois d’école primaire, il a intégré la fonction guerrière du jeu de billes et parle de “munitions“, de “tuer l’adversaire”… Son père trouve très bien que l’enfant se prépare à la vie d’adulte et apprenne à gérer comme une monnaie d’échange son sac de billes. Il lui donne même quelques “trucs” pour mémoriser multiples et sous-multiples fiduciaires et à user de malice pour échanger un calot contre un nombre de billes équivalant à la valeur d’un Mammouth et donc à faire une plus-value sur le capital de départ. Sa mère le console quand il a tout perdu et qu’il s’affole à l’idée d’affronter le lendemain la cour “sans munitions“. Elle lui apprend à gérer le stock en limitant le nombre de billes qu’il peut risquer chaque matin, comme un bon père de famille gère son budget.

Petit Pierre découvre ainsi la joie de posséder, la honte de tout perdre, les alliances par intérêts communs, la perfidie de certains alliés, l’art de ne rien concéder même au risque d’être battu, bref, tous les bienfaits de notre société néolibérale. Espérons qu’il puisse s’allier dans sa cour de récréation avec quelques camarades et que, “bille en tête”, ils organisent des jeux de billes “pour de faux”, une régulation du système, une coopérative pour mutualiser leurs pertes et leurs gains éventuels, une solidarité entre CP dans la lutte de classe contre les capitalistes prédateurs de CM2, voire une alternative au système billaire en instaurant un jeu à base de capsules de bouteilles de soda, en utilisant des noyaux d’abricots recyclés comme monnaie locale !!! Une fois de plus, et à partir d’un fait anodin, on constate que l’esprit de l’argent est partout, influe tout, détruit jusqu’à la joie de vivre et la spontanéité de l’enfant. Dans une société libérée de ce poids, les billes auxquelles tout enfant aurait accès véhiculeraient d’autres images de l’homme et de ses relations à l’autre…

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