- Collectif de réflexion pour un sociotope sans argent -

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Pour en finir avec la prétendue nécessité de l’argent…

dimanche 1er novembre 2015, par JFA

La monnaie a vraisemblablement été imaginée lorsque l’homme a abandonné la pratique de la cueillette et de la chasse au profit de l’agriculture et de l’élevage. La sédentarisation inhérente à l’agriculture entraîne une gestion de stocks. Il est en effet impossible de prévoir avec exactitude ce que les aléas climatiques ou parasitaires vont permettre de produire, et pour réguler cette production tantôt insuffisante tantôt abondante, le plus simple est de créer un “marché ” où l’on puisse échanger. Les limites du troc étant vite atteintes, il était inévitable qu’une mesure de l’échange soit recherchée. C’est sans doute dans la même région (près de la rivière Pactole !) et à la même époque (vers 2300 av JC) que l’on inventait l’écriture, le zéro et l’argent, ce fabuleux convertisseur universel capable de comptabiliser n’importe quel échange. Le vocabulaire atteste du passage du troc à la monnaie : le bétail (pecus) a donné pécule, le sel a donné salaire, le bœuf (rupa en sanskrit) a donné roupie, etc.
Mais aussi géniale fut-elle, cette invention de la monnaie d’échange a entraîné une suite de conséquences en chaîne imprévisible : le développement des armées, des “fonctionnaires”, du commerce, de la Loi, de la cité, des empires… Si l’on compare les systèmes sociaux des sociétés monétaires à ceux des quelques sociétés a-monétaires ayant subsisté, force est de constater que leur fonctionnement, leur vision du monde et la place de l’individu dans ce monde, y sont radicalement opposés. Les notions de hiérarchie sociale, de pouvoir, de valeur des choses, de propriété, sont complètement diverses avec ou sans monnaie. Le rapport à la nature, les mythes fondateurs des religions et de l’éthique ne sont plus les mêmes. Il ne s’agit pas pour autant de prendre pour modèle ces sociétés dites primitives, mais de s’autoriser à changer nos sociétés modernes, de puiser dans l’existence d’autres fonctionnements la force mentale d’imaginer de nouveaux fondements que ceux induits par l’argent.
Ce que les sociétés a-monétaires peuvent nous apporter c’est peut-être leur rapport à la nature, la place qu’elles attribuent à l’homme au sein de cette nature, le mode de connaissance qu’elles en tirent. C’est le chemin que prend par exemple tout un secteur de la recherche scientifique sous le label du “biomimétisme“, c’est-à-dire de la transposition des systèmes naturels dans les techniques et les organisations humaines (une belle démonstration des potentialités de cette démarche a été faite sur le Net par Idriss Aberkane, un jeune scientifique enseignant à Stanford, Polytechnique et Centrale). Idriss Aberkane n’a apparemment pas songé à comparer l’économie humaine à l’économie de la nature mais son propos en est proche. « Le biomimétisme est une révolution sociale, environnementale, mentale, avant d’être une révolution technologique… la nature est incroyablement high-tech… elle nous permettrait de transcender le conflit d’intérêt entre croissance et ressources conçu depuis toujours comme inévitable…l’ormeau fabrique une céramique extraordinairement performante, sans usine AZF, sans dépense d’énergie, sans pollution… »
Si nous réfléchissons aux systèmes économiques de la nature, on réalise vite que les échanges y sont pratiqués sous un paradigme bien différent de celui des humains. Une vache ne consomme pas plus d’herbe qu’il y en a ou qu’il lui est nécessaire, elle enrichit la terre par ses bouses, elle bénéficie de l’activité constante des micro-organismes du sol, des vers, des oiseaux. Elle ne fait ni commerce, ni échange, ni troc. Elle a accès à tout ce qui lui est nécessaire, ne produit aucun déchet, ne met en péril aucune autre espèce avec qui elle entre en collaboration, elle produit du lait et de la viande sans brevet ni recherche de profit. Et comme elle, chaque espèce a son rôle, sa place, sa fonction, dans une interdépendance, une collaboration, une coresponsabilité égale. Et ce système high-tech fonctionne parfaitement sans partis, sans élections, sans gouvernements, sans juges ni armées ni polices, sans impôts ni profits. C’est exactement ce que nous décrivons quand nous imaginons une civilisation de l’accès en remplacement de la société marchande. Il n’y rien à inventer, tout a déjà été expérimenté, et la nature nous nargue depuis des millions d’années en nous mettant sous le nez un modèle efficace que nous ne voyons pas.
Si nous résistons encore autant à l’idée d’une société sans argent, ce n’est pas parce qu’elle serait impossible, utopique, mais parce qu’elle bouleverserait trop profondément nos modes de pensée. Ce n’est plus, depuis quelques décennies un problème technique (notre productivité est suffisante), ce n’est plus un problème politique (la mondialisation est quasiment faite), ce n’est plus un problème de gestion (n’importe quel informaticien est capable de créer les algorithmes nécessaires), ce n’est plus un manque d’imagination puisque la nature nous offre une solution. C’est uniquement un problème mental, une simple accoutumance à un modèle plurimillénaire. La démarche de “désargence” n’implique pas obligatoirement une révolution violente ou non-violente, une prise de pouvoir par le peuple ou une élite, une lente élaboration dans des alternatives multiples. Elle s’instaurera par l’évidence ou la contrainte d’une impasse structurelle non réformable et par une lente élaboration mentale, par l’échange de savoirs et d’idées. Au commencement était le verbe et toute chose est faite par lui… comme disait en d’autres temps et sur un autre sujet l’apôtre Jean !